Chronique|

Quitter la Russie pour retrouver la paix

Nikolai Vokuev et Elena Soloveva ont quitté la Russie avec leurs garçons, Andrei, 7 ans, et Timur, 17 ans. Ensemble, ils apprivoisent leur nouvelle vie à Trois-Rivières.

CHRONIQUE / Leur logement modeste est situé dans un quartier jadis habité par des familles d’ouvriers. Ils y vivent plus à l’étroit que dans leur ancien appartement, en Russie, mais ce nouveau nid est le leur, accueillant et chaleureux. Les enfants s’adaptent tranquillement à leur nouvelle vie, les parents aussi. La paix d’esprit reprend peu à peu ses droits.


Six mois se sont écoulés depuis l’arrivée à Trois-Rivières d’Elena Soloveva et ses deux fils, Timur, 17 ans, et Andrei, 7 ans. Le trio a quitté précipitamment la Russie pour venir rejoindre Nikolai Vokuev qui était impatient de retrouver les siens.

«On a eu beaucoup de stress», me dit Elena dans un français quelque peu hésitant avant de se tourner vers son époux qui facilite la communication entre nous.

Pendant que je discute avec le couple dans la cuisine, les garçons sont au salon, branchés devant l’ordinateur. Le plus jeune préfère écouter ses dessins animés en russe. Son frère aîné a le même réflexe au moment de jouer à des jeux vidéo.

Je me mets à leur place et j’imagine que le soir venu, ça doit être bon de renouer avec sa langue maternelle comme on se glisse dans ses pantoufles.

À l’exemple de leur mère, les frères Timur et Andrei passent leurs journées en classe d’accueil et de francisation, l’un au primaire, l’autre au secondaire et Elena au cégep. Semaine après semaine, ils se familiarisent avec un vocabulaire, un accent, une culture et tout le reste qu’on ne peut imaginer sans avoir vécu soi-même les défis de l’enracinement en terre inconnue.

L’intégration se passe bien. Des amitiés naissent à l’école où ils côtoient d’autres élèves venus d’ailleurs. Parmi ces jeunes et moins jeunes qui ont tout laissé derrière eux pour recommencer ici, mère et fils croisent des réfugiés ukrainiens qui ont fui leur pays envahi par la Russie. Le monde est petit...

«Nous avons de bonnes relations. Il n’y a pas de conflit», assure Elena qui, à l’instar de Nikolai, n’a jamais hésité à dénoncer l’invasion de l’Ukraine par les forces armées russes.

Habitant la République des Komis, le couple réfléchissait à quitter la Russie, et ce, bien avant que Vladimir Poutine donne l’ordre de déclencher une opération militaire dans le pays voisin.

«La vie se compliquait progressivement d’un point de vue politique et économique», explique Nikolai en ajoutant qu’au début de la pandémie, lui et son épouse ont compris que la situation n’allait pas aller en s’améliorant.

Enseignant-chercheur spécialisé dans le domaine du journalisme culturel en Russie, Nikolai a amorcé des démarches pour poursuivre ses études supérieures à l’étranger. C’est ainsi qu’en juillet 2021, il est débarqué en Mauricie pour faire un doctorat en communication sociale à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

Elena et ses deux enfants sont demeurés en Russie où la journaliste pigiste pour des médias russes indépendants subissait de plus en plus de l’intimidation, notamment en figurant sur une liste noire du gouvernement qui exerce un contrôle serré de l’information.

Elena a fini par perdre son travail et même la possibilité de pratiquer son métier dans son pays, à moins de devenir un instrument de propagande. Cette option était inconcevable pour celle qui a vécu cette période très difficilement.

«C’était un grand stress pour moi», avoue la femme de 47 ans qui est née en Ukraine avant d’aller vivre en Russie vers l’âge de 1 an.

«Chaque été, j’y retournais pour voir ma grand-mère», raconte Elena qui a une tante qui habite toujours en Ukraine. Sa nièce prend régulièrement de ses nouvelles.

«On se parle presque chaque jour. Ma tante est dans une région qui est plus calme... maintenant», spécifie Elena en rappelant que rares sont les endroits en Ukraine qui n’ont pas été touchés, de près ou de loin, par les horreurs de la guerre déclenchée par Poutine.

Quand Elena parle avec sa mère qui demeure quant à elle en Russie, sa fille essaie de lui faire comprendre l’importance de ne pas écouter les bulletins de nouvelles qui désinforment et qui versent dans la paranoïa.

«La télé est entièrement propagandiste», affirme Nikolai qui communique le plus souvent possible avec son frère. «Il est contre la guerre, mais comme tous les hommes, il peut être mobilisé», craint-il en pensant à des amis qui pourraient également être obligés d’aller combattre en Ukraine.

Elena et Nikolai ressentent de la colère et une profonde tristesse en regardant les images qui leur proviennent de l’Ukraine. «C’est terrible... Il faut que ça arrête», murmure Elena avant de lâcher avec frustration: «J’haïs la guerre. J’haïs Poutine...»

Nikolai n’en pense pas moins. «C’est une vraie catastrophe. Pour l’Ukraine, mais aussi pour la Russie», soutient cet homme qui croit que la défaite de la Russie est la seule façon de mettre fin au conflit.

«Si la Russie gagne cette guerre, ce ne sera pas bon pour le pays. Nous aurons le régime de Poutine qui est déjà devenu quasi totalitaire, qui va terroriser ses propres concitoyens.»

Elena Solovova et Nikolai Vokuev ne souhaitent pas y retourner. Leur avenir est ici, à Trois-Rivières, où la vie reprend doucement son cours.

«C’est plus tranquille», sourit la femme avec soulagement. L’adaptation n’est pas tous les jours facile, mais la famille aborde la suite avec confiance, en regardant en avant plutôt que derrière.

Elena et Nikolai ont pris la bonne décision.

«Ici, il y a l’espoir de meilleures perspectives pour les enfants. Et pour nous aussi.»