Chronique|

La tare souverainiste

Le parti d’Yves-François Blanchet a proposé à la Chambre des communes de rompre les liens canadiens avec la monarchie britannique.

CHRONIQUE / Il ne faut pas tirer sur le messager, dit le dicton. Pourtant, il arrive souvent qu’une cause légitime soit répudiée du seul fait qu’elle soit portée par un intervenant malaimé. Le Bloc québécois l’apprend cette semaine à ses dépens. Surfant sur la vague de sympathie générée par les refus péquiste puis solidaire de prêter serment au roi Charles III, le parti d’Yves-François Blanchet a proposé à la Chambre des communes de rompre les liens canadiens avec la monarchie britannique. Peine perdue. Parce que son entreprise est assimilée à une velléité séparatiste, elle n’a trouvé pratiquement aucun écho. 


La motion bloquiste qui sera votée mercredi après-midi dit simplement qu’«étant donné que le Canada est un état démocratique et que cette Chambre croit au principe de l’égalité de tous, la Chambre exprime son désir de rompre les liens entre l’État canadien et la monarchie britannique et demande au gouvernement de prendre les mesures nécessaires pour ce faire». En coulisses, on explique avoir gardé la motion la plus «générale» possible, sans suggérer de changements précis, afin que personne ne puisse prendre prétexte d’un détail pour s’y opposer. Cela n’a eu aucune importance.

Les libéraux et les conservateurs ont indiqué qu’ils voteraient contre (bien que le vote soit théoriquement libre du côté libéral). Les deux partis ont fait valoir que parler de monarchie, dans un contexte d’inflation débridée, n’est pas une priorité. Rouvrir la Constitution — ce qui serait nécessaire pour rompre avec la monarchie — ne l’est pas non plus. Dans son discours, le député de Charlesbourg Pierre Paul-Hus a bien résumé les motifs de l’opposition conservatrice. «Il leur faut se trouver une raison d’être. Et quoi de mieux que de perdre une journée importante à la Chambre à proposer de créer la république du Canada afin de pouvoir revenir plus tard avec une autre motion qui demanderait d’abolir la république.»

Seul le NPD a osé donner la parole à des députés des deux camps. Niki Ashton a rappelé avec convictions et consternation, un peu à la manière de Justin Trudeau en 2015 à propos de la place des femmes à son cabinet, qu’«on est en 2022 et on a un Roi». Mme Ashton et probablement Alexandre Boulerice voteront avec le Bloc. Le chef Jagmeet Singh devrait s’abstenir pour des raisons qui n’ont pas été exposées.

Pourtant, la question des liens avec la monarchie est loin de n’être qu’une tocade de «séparatistes». Certes, les Canadiens ne sont pas aussi anti-monarchistes que les Québécois, mais ils sont quand même une majorité à vouloir se débarrasser de cette institution. La nécessité de prêter allégeance à la Couronne crée des malaises partout, notamment chez les Autochtones et les Acadiens qui ont en partage avec les francophones d’avoir une relation trouble avec le conquérant britannique.

Ainsi, il y a en ce moment en Alberta pas moins de deux causes judiciaires visant à abolir l’obligation faite aux diplômés en droit de prêter allégeance au Roi afin d’accéder au Barreau de la province. L’une d’elles, qui a obtenu l’appui de 32 professeurs de droit, est défendue par un sikh, Prabjot Singh Warring, qui soutient ne pas pouvoir jurer allégeance à une autre entité qu’à Akal Purakh, un être divin dans la foi sikhe à qui il a déjà prêté «serment absolu». Les Barreaux de l’Ontario et de la Colombie-Britannique ont aboli une obligation similaire dans les années 1990.

On n’entend personne dire à ce Canadien «racisé» que c’est une perte de temps.

En 2018, à la suite de la plainte du conseiller autochtone Gaétan Baillargeon, l’Ontario a modifié les règles afin de permettre aux élus municipaux issus des Premières Nations de réciter un serment ne faisant pas référence à la royauté. Le débat est maintenant en voie de se transposer sur la scène provinciale. Le député d’origine crie Sol Mamakwa a en effet écrit sur Twitter cet automne qu’obliger les élus à prêter serment à la Couronne pour siéger à Queen’s Park «est tellement colonial». Il a promis de faire changer les règles. Il s’est plié à l’obligation de prêter serment à la Reine en juin dernier, mais quand l’Assemblée législative a offert la possibilité aux élus de réitérer leur serment, cette fois au Roi, il a refusé.

On n’entend personne dire à ces Autochtones que c’est une perte de temps.

En 2000, le fonctionnaire fédéral d’origine acadienne Pierre Vincent avait refusé de signer le serment d’allégeance à la Reine qui était alors exigé de tous les employés fédéraux. La règle a été modifiée en 2005.

On n’a entendu personne dire à cet Acadien que c’était une perte de temps.

Il y a une dizaine d’années, trois nouveaux arrivants s’étaient plaints d’être obligés de jurer allégeance à la Couronne britannique lors de leur cérémonie de citoyenneté. Ils estimaient que ce serment était un anachronisme ou encore qu’il brimait leur liberté de croyance. Ils ont perdu leur cause en appel en 2014: le tribunal a soutenu que «la référence à la Reine est symbolique et réfère plutôt à notre forme de gouvernement et aux principes constitutionnels non écrits de notre démocratie». La Cour suprême du Canada a refusé d’entendre la cause.

Aucun tribunal n’a dit à ces nouveaux arrivants que c’était une perte de temps.

À l’époque, l’ancien ministre libéral de l’Immigration, Sergio Marchi, avait révélé qu’il avait entrepris de modifier le serment de citoyenneté en début de mandat. M. Marchi avait recruté écrivains et poètes pour rédiger une nouvelle formule. Puis il avait reçu un appel de son patron. Le référendum sur l’indépendance du Québec arrivait à grands pas. «Je ne suis pas certain de vouloir affronter à la fois les séparatistes et les monarchistes», lui avait dit Jean Chrétien. L’idée avait donc été abandonnée, là encore parce qu’on ne voulait pas apporter de l’eau au moulin souverainiste.

Yves-François Blanchet ne se fait pas d’illusion: sa motion sera défaite. Mais on peut quand même s’interroger sur la mauvaise foi avec laquelle le sujet a été accueilli du seul fait qu’il soit d’origine bloquiste. La passation de pouvoir à Buckingham Palace est quand même un moment propice pour réfléchir à ces questions.

Quand le chef a avoué pendant la période de questions qu’il avait prêté serment à la Reine seulement parce qu’il y était contraint, des collègues anglophones ont crié: «Démissionne!» Les cris venaient des banquettes conservatrices, mais par la suite, les libéraux ont demandé à la présidence de vérifier si cela ne retirait pas à M. Blanchet son droit de siéger. Heureusement pour lui, Gilles Duceppe était passé par là. En 1990, en tant que premier élu bloquiste, M. Duceppe s’était aussi fait reprocher son manque de sincérité par des rivaux qui avaient forcé la tenue d’un débat sur le sujet. (Perte de temps?) La présidence avait conclu que c’était une affaire de conscience.

Pour résumer: on demande à des députés de démissionner s’ils prononcent un serment auquel ils ne croient pas, mais on les empêche de changer les choses pour que cesse cette hypocrisie. On vient dire en quelque sorte aux quelque 30% de souverainistes que compte encore le Québec qu’ils n’ont pas leur place à Ottawa.

Oui, vraiment, le messager est bien malmené.