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Michel Benoit et son incomparable musée [PHOTOS]

Confortablement installé sur un banc à bardeaux, Michel Benoit a fondé le Musée des outils anciens de Saint-Rémi-de-Tingwick, au Centre-du-Québec.

CHRONIQUE / Tout a commencé lorsque Michel Benoit, alors âgé de 13 ans, s’activait à enlever des roches dans les champs de la ferme familiale. Au milieu d’une motte de terre est apparu un drôle d’objet qui a aussitôt captivé l’attention du garçon. «Est-ce que je peux le garder?» Son père ne s’est pas objecté, même qu’intrigué, il a ajouté: «Ça a l’air rare cette affaire-là. Fais-lui attention.»


Et comment! L’adolescent ne le savait pas encore, mais le sol rocailleux de Saint-Mathias-sur-Richelieu venait de lui faire le cadeau d’une pierre précieuse: une hache tomahawk datant de 1650, a avancé un chercheur de l’Université de Montréal que Michel Benoit a consulté des années plus tard.

Cette découverte inespérée est à l’origine d’une passion avec laquelle le garçon a grandi et qu’il n’a jamais, depuis, cessé d’entretenir. Près de 60 ans plus tard, l’homme nous accueille dans l’ancienne école primaire de Saint-Rémi-de-Tingwick, au Centre-du-Québec, qu’il a achetée expressément pour en faire son musée. Rien de moins.

Depuis 2010, il y présente une partie de son impressionnante collection, soit quelque 8500 des 60 000 outils anciens accumulés depuis ce jour de 1963. Oui, 60 000 outils... C’est énorme en effet.

Située sur la rue Principale, cette imposante bâtisse est aussi sa demeure. Michel et sa conjointe, Estelle Robichaud, habitent au-dessus d’une pièce, la réserve, où sont également conservées ses innombrables trouvailles. Me sachant curieuse, il ouvre la porte et la lumière d’une salle plongée d’ordinaire dans l’obscurité.

«C’est plein jusqu’au plafond», m’indique celui qui, pour vous donner une idée, y entrepose plus ou moins 3500 rabots récupérés, comme tous ces autres outils, dans des encans, marchés aux puces, ventes de garage...

Le bouche-à-oreille fait également son œuvre, ajoute Michel qui achète des lots de collectionneurs, à qui des gens font également des dons après avoir vidé la maison de feu grand-papa, un bricoleur qui prenait un soin jaloux de ses outils inusables parmi lesquels se trouvent parfois des trésors.

Michel Benoit est le 24e de 26 enfants... Son père s’est remarié après le décès de sa première épouse. Deux fratries nombreuses ont vu le jour.

Plus jeune, Michel avait des grands frères qui savaient quoi lui offrir en guise de cadeau d’anniversaire: une chaudière remplie d’outils plus ou moins en bon état. Dans la famille, on savait tous que ce trippeux de vieilleries était doué pour donner une deuxième chance à ces objets abandonnés sur le bord du chemin par des gens du coin.

Cet ancien tuyauteur dans l’industrie lourde à haute pression a passé son existence à examiner des outils sous tous leurs angles, en essayant de comprendre comment et pourquoi ces instruments avaient été fabriqués. Le nez dans des livres d’histoire, le retraité aime chercher des réponses qu’il se fait un devoir de partager avec ceux qui franchissent les portes de son musée.

«Je ne me suis jamais ennuyé à faire cela», dit-il avec un large sourire, heureux lorsque nous restons sans voix à la vue de sa collection qui est difficile à estimer.

«Il y en a qui disent que ça vaudrait autour de cinq millions $.»

Michel Benoit hausse les épaules. Il n’en a aucune idée. De toute manière, l’homme n’a pas réuni tous ces objets pour faire de l’argent, même qu’il se contente de répondre un «Je n’ai jamais calculé» lorsque je lui demande combien a-t-il pu dépenser au fil des années, à force de se procurer ici et là ces milliers d’outils dont certains remontent au 15e siècle.

Il y en a pour tous les goûts et métiers, du fermier au médecin en passant par le charpentier, le boucher, le ferblantier, le pompier, le forgeron, l’imprimeur, le cordonnier, le barbier, le dessinateur, le plombier... C’est sans fin, à ne plus savoir où regarder. À vrai dire, je suis tentée de croire Michel Benoit sur parole lorsqu’il mentionne que son musée, par sa grandeur et sa diversité d’objets, est unique en son genre au Canada, voire dans le monde, avance-t-il encore.

Vous pourrez le constater par vous-mêmes si vous faites le détour par Saint-Rémi-de-Tingwick, une communauté où on dénombre seulement 476 habitants. Michel Benoit n’y avait jamais mis les pieds avant d’y fonder son musée, il y a douze ans. L’école était à vendre alors que lui avait besoin d’espace pour tout ranger. Marché conclu.

Ce lieu est aujourd’hui «incomparable», souligne le fondateur avec fierté. Ce musée est seul dans sa catégorie, mais encore trop peu connu et fréquenté, surtout depuis le début de la pandémie.

«Avant, nous avions entre 3000 et 4000 visiteurs par année.»

Incluant des touristes européens qui n’hésitaient pas à écrire leurs commentaires d’appréciation dans le cahier à l’entrée, tout près de la vitrine où la fameuse hache du 17e siècle est bien en vue.

Parmi les touristes de passage se glissent parfois des historiens, des vrais avec de longues études et de vastes connaissances. Eux aussi écarquillent les yeux en faisant la tournée des lieux, impressionnés par la collection d’un seul homme qui met en lumière de beaux objets oubliés.

Ce musée privé que Michel Benoit porte à bout de bras, sans subvention, est maintenant à vendre. Il n’y a pas de pancarte pour l’annoncer sur la rue Principale, mais l’heure de la retraite est sur le point de sonner pour ce muséologue dans l’âme.

Ses deux filles ne sont pas intéressées à prendre la relève. On peut les comprendre, mais ce serait dommage de laisser se disperser ces milliers d’objets dénichés un à un sur presque six décennies.

Michel Benoit me parle d’un «groupe de personnes» qui cherchent en ce moment à intéresser un ou des acheteurs. Il ne connaît pas tous les détails, mais espère que le musée restera à Saint-Rémi-de-Tingwick, et lui, à proximité, dans son atelier où il pourrait, au besoin, continuer de donner un coup de main.

Cela dit, ce n’est pas ici que seront dévoilées les démarches ou discussions entourant l’avenir du musée.

«Je ne me mêle pas ben ben de ces affaires-là», ajoute Michel Benoit qui, en toute franchise, ne s’attend pas à ce qu’on lui offre la valeur réelle de sa collection. «J’ai mis mon argent là-dedans, j’aimerais en ravoir un peu», ajoute-t-il simplement, conscient que la passion d’une vie, ça n’a pas de prix.

Le septuagénaire est très généreux de son temps lors d’une visite guidée dans son musée d’outils anciens. Prévoir un bon deux heures avec ce féru de notre patrimoine. À 12 $ l’entrée, ce n’est pas cher payé pour revivre le passé avec lui, réaliser à quel point les métiers et leurs instruments ont évolué jusqu’à aujourd’hui. Ne tardez pas trop si cette idée de sortie vous inspire. La saison se termine le 15 septembre.