Chronique|

Et l’Afrique, elle ?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «En consultant quelques données sur la COVID, j’ai calculé que la mortalité aux USA, un pays assez bien vacciné, avait été de 2,98 par 100 000 habitants. C’est 18 fois plus que la mortalité liée à la COVID sur le continent africain, qui est pourtant très peu vacciné. Les explications sont sans doute multifactorielles, mais il me semble que tout cela montre quand même les avantages de l’immunité collective [et naturelle], non ?», demande Denis Blondin, de Québec.


Selon le site de l’Université John Hopkins, la COVID a causé 312 décès par 100 000 habitants aux États-Unis depuis le début de la pandémie — ce qui ne contredit pas forcément les calculs de M. Blondin, qui peut avoir adopté une méthode de calcul différente, par exemple en retenant une période plus courte. Et il est vrai que c’est beaucoup plus que bien des pays d’Afrique, comme l’Afrique du Sud (172 par 100 000), la Namibie (160 par 100 000) ou la Mauritanie (24 par 100 000). Plusieurs autres pays en voie de développement, en Asie et en Amérique du Sud, montrent également des bilans COVID extrêmement légers comparé à la plupart des pays dits développés, où les taux de vaccination sont pourtant bien plus élevés.

Il y a cependant deux choses à considérer, ici. La première, c’est que dans les pays qui ont peu de ressources à consacrer à leur système de santé, le dépistage risque d’être beaucoup moins complet que dans les pays plus favorisés, ce qui implique qu’une grande partie des décès liés à la COVID risque de passer inaperçus. En Inde, par exemple, les chiffres officiels indiquent une mortalité totale de seulement 38 par 100 000 habitants depuis le début de la pandémie. Mais en janvier, une étude parue dans Science basée sur le surplus de mortalité totale (toutes causes confondues) a estimé que le bilan COVID réel du sous-continent devait être de 6 à 7 fois supérieur aux données officielles. Une autre équipe de recherche est arrivée à des résultats comparables (près de 200 décès par 100 000) au printemps dans l’American Journal of Tropical Medicine and Hygiene.

Donc par manque de moyens, les pays en voie de développement sont souvent incapables de produire des données fiables sur la COVID, et vont «échapper» un grand nombre de cas.

L’autre chose à retenir, c’est que comme le souligne M. Blondin, les taux de décès sont influencés par un grand nombre de variables qui ne sont pas toutes constantes d’un pays à l’autre, loin s’en faut. Ainsi, LE facteur qui augmente le plus le risque de mortalité du SRAS-CoV-2, c’est l’âge. C’est surtout passé 60 ou 70 ans que les décès augmentent : le risque est, passé cet âge, plusieurs dizaines (voire centaines) de fois plus élevé que dans la vingtaine. Or l’âge médian en Afrique était de 19,7 ans en 2020, et dépassait à peine 15 ans dans certains pays. Seulement 5,6 % de la population africaine est âgée de 60 ans ou plus. Par comparaison, l’âge médian est de 42,7 ans au Québec, et environ le quart de la population a plus de 60 ans.

Si on ajoute à cela le fait que l’obésité, l’autre principal facteur de risque pour la COVID, est beaucoup moins fréquente dans les sociétés défavorisées, alors on se retrouve avec des risques de mortalité qui ne sont absolument pas comparables, indépendamment des taux de vaccination. C’est l’autre partie de l’explication derrière les bilans COVID en apparence bien meilleurs des pays africains.

Cela dit, cependant, on aurait tort de croire que ces derniers n’ont pas souffert de la pandémie. Il y a quelques semaines, dans le British Medical Journal – Global Health, une équipe internationale a calculé le «taux de fatalité par infection» (IFR) de la COVID — donc le risque, en %, de décès pour chaque personne qui attrape le SRAS-CoV-2 — dans 25 pays en voie de développement (pas seulement en Afrique, cependant). Pour ce faire, les auteurs ont grosso modo croisé des études de sérologie, qui ont mesuré la part de la population qui a des anticorps contre le virus, avec des chiffres de surmortalité (toutes causes confondues). En tenant compte des différences d’âge d’un pays à l’autre, ils ont conclu que les taux de mortalité par infection «sont environ deux fois plus élevés» dans les pays en voie de développement que dans les pays «riches».

«L’IFR élevé des nations en développement ne devient apparent que lorsque l’on stratifie pour l’âge et en ajustant pour le fait que les cas sont sous-rapportés», écrivent-ils.

Au total, ils estiment que la COVID a tué autant de gens dans ces pays que dans les nôtres, même sans tenir compte de l’âge. L’effet «protecteur» de la jeunesse de leur population a en effet été en grande partie annulé par un accès beaucoup plus difficile à des soins de santé adéquats, mais aussi par le fait que les restrictions sanitaires appliquées (ou non) là-bas n’ont pas protégé leurs aînés aussi bien que dans les pays développés. «La prévalence [de la COVID] dans les pays en voie de développement est à peu près uniforme dans tous les groupes d’âge, lit-on dans l’article. Cela contraste avec le pattern typique des pays riches, où la séroprévalence est sensiblement plus basse dans les groupes moyennement âgés et les aînés, qui sont les plus vulnérables face à cette maladie.»

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