Chronique|

Et puis, finalement, la Suède ?

Stefan Lofven, premier ministre suédois

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Au début de la pandémie, la stratégie de la Suède pour faire face au virus a fait couler beaucoup d’encre. Près de deux ans et quelques vagues de transmission plus tard, je me demandais où en sont les Suédois ? Le peu d’information que je trouve semble indiquer qu’ils s’en sortent mieux que leurs voisins d’Europe qui, eux, adoptent des mesures plus draconiennes et semblables aux nôtres. Est-ce bien le cas ?», demande Isabelle Martineau, de Lévis


La Suède, faut-il le rappeler, est littéralement devenue un symbole dès le printemps 2020 : alors qu’un grand nombre de pays se plaçaient en confinement, la Suède a décidé de ne pas le faire et d’adopter une approche relativement moins contraignante que la moyenne occidentale — je reviens tout de suite sur ce «relativement». Cela valut à ce pays scandinave d’être alternativement porté aux nues par ceux qui s’opposaient aux mesures sanitaires et sévèrement critiqué par les autres, notamment par deux rapports d’experts indépendants parus en Suède même l’automne dernier, qui ont décrit les mesures adoptées comme insuffisantes.

Alors, maintenant qu’on a près de deux ans de recul, comment la Suède s’en est-elle tirée ? Il est vrai que l’hécatombe appréhendée n’est pas vraiment arrivée, même si le pays n’a pas un bilan particulièrement reluisant non plus. Depuis le printemps 2020, la COVID-19 a fauché environ 1500 personnes par million d’habitants en Suède, d’après le site Our World in Data, rattaché à l’Université d’Oxford. C’est clairement moins que les pays qui ont été les plus durement touchés par la pandémie : la France, l’Espagne, l’Italie, le Royaume-Uni, la Belgique et les États-Unis se situent tous entre 1800 et 2500 décès par million, même si plusieurs d’entre eux avaient mis en place des mesures sanitaires beaucoup plus strictes que la Suède. Mais d’un autre côté, c’est plus que le Québec (1400/million environ) et le Canada (800/million), plus que l’Allemagne (1340/million) et, surtout, beaucoup plus que les autres pays scandinaves (entre 240 et 570/million), qui sont généralement considérés comme les plus comparables à la Suède. Notons aussi que les cumulatifs cachent le fait que la Suède figurait parmi les endroits qui ont subi les plus fortes mortalités lors des deux premières vagues de la pandémie, au printemps et à l’automne 2020.

Mais il n’empêche : en présumant que tous ces pays compilent leurs décès COVID de manière raisonnablement comparable, cela nous donne quand même un portrait où la Suède se classerait «dans la petite moyenne» malgré l’absence de mesures draconiennes. Est-ce à dire que ces mesures n’ont servi à rien, comme l’ont conclu certains commentateurs ?

En fait, c’est pas mal plus compliqué que ça, pour au moins deux raisons. D’abord, contrairement à l’image qui est souvent véhiculée de l’approche suédoise, il est faux de dire que ce pays n’a pratiquement rien fait. Il n’y a pas eu là-bas de confinement ni de couvre-feu, certes, mais le gouvernement y a posé plusieurs gestes significatifs malgré tout. Par exemple, on a souvent dit que la Suède n’a jamais fermé ses écoles, ce qui est vrai pour les élèves du primaire, mais dès la première vague les élèves de la fin du secondaire (les années 10 à 12, là-bas) ont dû faire l’école à distance. En décembre 2020, au pire de la seconde vague, le premier ministre Stefan Lofven a décrété que l’éducation a distance serait étendue à toutes les écoles secondaires.

Au total, les mesures adoptées en Suède n’ont donc pas toujours été aussi «douces» qu’on l’a dit. L’École d’administration publique Blavatnik de l’Université d’Oxford a mis au point un «indice de sévérité» pour mesurer et comparer la rigueur des directives sanitaires d’un pays à l’autre : fermetures d’école et des milieux de travail, interdiction de voyager, etc. Comme on le voit sur la saisie d’écran ci-bas, qui montre l’évolution de cet indice depuis janvier 2020, la Suède a connu de longues périodes où la sévérité de ses mesures se classaient dans la moyenne des principaux pays occidentaux et scandinaves — même si, oui, il y a aussi eu des séquences où le pays figurait clairement parmi les plus permissifs.

On observe un peu la même chose si l’on considère l’«indice d’endiguement» d’Oxford, qui reprend les mêmes éléments que l’indice de sévérité, mais en lui ajoutant les politiques autour des vaccins, du port du masque, etc.

On ne peut donc pas dire que, comme le veut la croyance, la vie a simplement suivi son cours normal en Suède. Le pays n’a pas imposé les mêmes restrictions, et il en a souvent eu moins qu’ici, c'est vrai. Mais il en a tout de même passé plusieurs.

La deuxième chose qui empêche de tirer des conclusions fermes du cas suédois est que, comme c’est si souvent arrivé pendant la pandémie, on en est réduit à estimer l’effet des mesures en comparant des sociétés entières entre elles. Or il n’y a pas que les consignes sanitaires qui varient d’un pays à l’autre : il y a en fait des tonnes de choses qui ne sont pas les mêmes et qui peuvent peser sur le bilan COVID de chaque nation.

Considérons un exemple parmi d’autres. Dès le début de la pandémie, on s’est vite rendu compte que les règles de distanciation étaient une chose, mais que leur respect en était une autre. Or ce respect est en bonne partie déterminé par la culture : certaines cultures sont plus «rigides» (adhésion stricte aux normes sociales, respect de l’autorité, individus habitués de faire passer l’intérêt collectif avant les leurs, etc.) alors que d’autres sont plus «souples». Une étude parue en mars dernier dans The Lancet – Planetary Health a d’ailleurs trouvé une forte association entre cette rigidité culturelle et la mortalité due à la COVID. Et dans l’échelle utilisée pour quantifier la rigidité/souplesse des cultures, celle de la Suède s’est classée clairement du côté de la rigidité. C’était en fait la plus rigide des cultures occidentales considérées dans l’article.

Alors la question est : si la COVID n’a pas fauché plus de gens dans ce pays-là, est-ce que cela veut dire que les confinements obligatoires ne donnent rien, ou est-ce parce que sa population est plus «disciplinée» que la moyenne occidentale et a raisonnablement bien suivi les recommandations, même lorsqu’elles n’étaient pas imposées ? Ce n’est pas ici, dans une brève chronique journalistique, que l’on va vider cette question, mais il existe tout de même des éléments qui montrent qu’elle se pose. Ainsi, des données de mobilité ont montré qu’au printemps 2020, même sans confinement obligatoire, les Suédois ont grandement réduit leurs déplacements — pas autant que les autres pays scandinaves et ils sont revenus plus vite à leurs habitudes «normales», mais quand même. De même, en décembre 2020, le gouvernement suédois a «recommandé» (sans l’imposer) le port du masque dans les transports en commun, mais seulement pour certains groupes et aux heures de pointe. Des rapports de presse suggèrent malgré tout que la «recommandation» a été suivie par environ la moitié des usagers, ce qui n’est pas rien dans les circonstances.

Et je répète que ceci n’est qu’un exemple parmi d’autres de ces variables qui, d’un pays à l’autre, ne sont pas constantes et qui peuvent fausser les comparaisons internationales : densité de la population, tissu économique, type de sociabilité, logement intergénérationnel, etc. Alors tant mieux pour la Suède si elle a en bonne partie échappé à la catastrophe qu’on lui annonçait. Mais cela n’implique pas forcément que les mesures appliquées ailleurs n’ont rien donné, ni que le «modèle suédois» aurait donné les mêmes résultats s’il avait été exporté dans d'autres endroits.

* * * * *

Vous vous posez des questions sur le monde qui vous entoure ? Qu’elles concernent la physique, la biologie ou toute autre discipline, notre journaliste se fera un plaisir d’y répondre. À nos yeux, il n’existe aucune «question idiote», aucune question «trop petite» pour être intéressante ! Alors écrivez-nous à : jfcliche@lesoleil.com.