Vers le 100e: Un certain 30 octobre

30 octobre 1995. Le Nouvelliste célèbre son 75e anniversaire. Mais les journalistes ont bien d’autres préoccupations en tête.

Je m’apprête à vivre une des journées les plus intenses de ma jeune carrière de journaliste amorcée un an plus tôt au bureau de Shawinigan. C’était jour de référendum. J’avais 6 ans lors de la grande et longue question référendaire de 1980 et très peu de souvenirs en tête. Je pouvais enfin vivre ce que nos vieux confrères journalistes avaient vécu avec fébrilité 15 ans plus tôt.

Les semaines qui avaient précédé cette soirée fatidique avaient été exaltantes. Les militants des deux camps nous regardaient de travers. Les souverainistes maugréaient que la ligne éditoriale du journal campait résolument dans le camp fédéraliste et ces derniers estimaient que le jupon séparatiste de certains journalistes dépassait subtilement. L’équipe d’édition du journal devait littéralement mesurer à la règle chaque pouce de textes pour s’assurer que les propos des deux clans étaient rapportés équitablement.

Les campagnes électorales sont toujours âprement disputées, mais là il n’était pas simplement question d’élire un gouvernement pour un mandat de quatre ans mais bien de jeter les dés sur l’avenir d’une nation. Pas de retour en arrière. L’avenir du pays était en jeu entre le camp du OUI du miraculé Lucien Bouchard et le camp du NON du p’tit gars de Shawinigan Jean Chrétien.

Vient donc la journée fatidique... qui avait commencé tôt pour finir tard. Je devais suivre le premier ministre Chrétien, qui avait exercé son droit de vote à la première heure à l’école de Sainte-Flore avant de filer pour Ottawa. En soirée, j’étais assigné au dépouillement des bulletins en compagnie des militants du NON dans Saint-Maurice.

Quelque 250 partisans s’étaient donné rendez-vous au restaurant Au Cénacle, superbement aménagé dans l’ancienne église Christ-Roi à Shawinigan. Une atmosphère de funérailles transpirait en début de soirée. Le camp du OUI avait commencé en lion avec quelque 57 % des voix. Les militants fédéralistes cherchaient sans doute les réserves de lampions oubliées dans les placards et invoquaient tous les saints encore imprégnés dans les lieux.

Lentement mais sûrement, leurs vœux sont exaucés. Inexorablement, la tendance se renverse si bien que vers 22 h 30, les partisans poussent un énorme soupir de soulagement et peuvent célébrer. Dans la sobriété toutefois puisque la victoire tient à quelques décimales et la circonscription de Jean Chrétien a voté à près de 55 % pour le OUI.

Un peu moins d’un quart de siècle plus tard, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts de la rivière Saint-Maurice. Le Cénacle a même été démoli pour faire place à une pharmacie Jean Coutu. Les gouvernements se sont succédé. Les Chrétien, Johnson, Charest, Bouchard, Parizeau et Dumont ont fait place à de nouveaux acteurs.

Si un jour les astres s’alignent et que les conditions gagnantes se matérialisent pour qu’un troisième référendum se concrétise, la circonscription de Saint-Maurice deviendrait un épicentre de premier plan entre les deux camps. François-Philippe Champagne est devenu une étoile montante chez les libéraux. Pour les bloquistes, la route de leur nouveau chef Yves-François Blanchet, qui a mené les troupes à la résurrection, s’est arrêtée par amour à Shawinigan depuis quelques années.

Dans un quart de siècle, peut-être qu’un journaliste du Nouvelliste écrira sur ces deux p’tits gars de Shawinigan dans un cahier spécial pour souligner les 125 ans de votre quotidien régional.