La première page du Nouvelliste du 1er juillet 2000

Vers le 100e: La Tripap et moi

«Le glas sonne.» C’était le titre de la page une du 1er juillet 2000. Le sol s’ouvrait sous les pieds d’environ 210 travailleurs. Pour une deuxième fois en près de 7 ans, la Tripap allait fermer ses portes. En 1992, c’était 1100 travailleurs qui avaient dû faire une croix sur leur gagne-pain avant que l’usine soit relancée grâce au Fonds de solidarité des travailleurs du Québec (FTQ). Mais cette fois, c’était la fin. J’étais allée parler au syndicat, au maire, à des employés. Ça parlait d’espoirs déçus, d’incertitude, de mur de briques en pleine figure…

Depuis que Le Nouvelliste flirte avec la faillite, je pense souvent aux travailleurs de la Tripap. Je me demande si le diable n’est pas sorti de son trou à Shawinigan un moment donné pour jeter un sort à toute l’industrie du papier: les scieries, les moulins et maintenant le produit fini: le journal. Après les travailleurs qui produisaient le papier, voilà que c’est ceux qui écrivent dessus qui sont dans la tourmente.

Comme à la Tripap dans le temps, on jase de relance, de syndicat qui cherche des solutions, de fonds de pension, de recherche d’investissements.

Malgré tous leurs efforts, les travailleurs de l’ancienne CIP n’ont pas réussi à ressusciter leur usine une deuxième fois.

J’espère évidemment que Le Nouvelliste connaîtra un meilleur sort. Parce qu’un amphithéâtre sur la rue Bellefeuille ferait un drôle d’effet. Imaginez les embouteillages aux cinq coins... Blague à part, j’espère que Le Nouvelliste sera encore là un autre cent ans. Je pourrais vous parler de l’importance de l’information régionale, de liberté de presse et de démocratie. Et c’est vrai que c’est essentiel. Mais j’espère aussi que Le Nouvelliste va survivre parce que grâce à lui mes journées ne se ressemblent jamais, parce qu’il me permet de rencontrer des gens que je n’aurais jamais rencontrés autrement, parce que je ne sais pas ce que je pourrais faire d’autre, parce qu’il me permet de nourrir ma famille, pour notre belle gang, parce que j’aime ma job tout simplement. Mais si jamais le sol s’ouvrait sous mes pieds un bon matin, je vais penser à tous ceux qui ont perdu leur emploi durant mes 20 années de journalisme. Et il y en a eu: la Belgo, la Laurentide, Aleris, Fruit of the Loom, Gentilly-2... Je vais penser aux travailleurs de la Tripap que je suis allée rencontrer avec mon calepin et mon crayon lors d’une des pires journées de leur vie. Et j’espère avoir le même courage qu’eux.

Mais je me plais à penser que Le Nouvelliste est un peu comme la Mauricie - cette région à laquelle il est inextricablement lié depuis maintenant 100 ans. Région manufacturière par excellence, elle en a reçu des claques. On a cru plusieurs fois qu’elle était au tapis. Mais elle a su se relever. Même si elle porte une chemise à carreaux et qu’elle sent un peu l’épinette, elle s’est adaptée, elle a embrassé les nouvelles technologies pour mieux prendre à bras-le-corps une économie en pleine mutation. Quitte à porter une cravate. Je crois que Le Nouvelliste va faire pareil. On ne sent peut-être pas l’épinette, mais on a eu les doigts tachés d’encre pendant longtemps. Maintenant on s’adapte. Il faut dire qu’il nous reste encore quelques bonnes cartes en main dont un as de cœur: nos nombreux et fidèles lecteurs.