Cette photo de Ruth Ellen Brosseau et de son fils Logan, alors âgé de 10 ans, a été prise la journée même de son assermentation comme députée de Berthier-Maskinongé à la Chambre des Communes, le 26 mai 2011. Le Nouvelliste assistait à cette journée spéciale, trois semaines après que la nouvelle députée eut accordé une entrevue – sa première – au quotidien régional.

Vers le 100e: La petite histoire d’une serveuse devenue députée

Je ne me souviens plus très bien de ce que je faisais le 2 mai 2011. À part être allé voter. Et encore, c’est parce que la date me le rappelle. Mais je me souviens précisément de ce que je faisais quatre jours plus tard, le 6 mai. Après quelques jours de tentatives insistantes auprès des autorités du Nouveau Parti démocratique, je faisais une entrevue avec celle qui était devenue presque malgré elle députée de Berthier-Maskinongé à la Chambre des Communes. Depuis cette date, j’ai toujours eu l’impression d’être redevable à Ruth Ellen Brosseau. Je ne lui ai jamais dit.

Le soir du 2 mai 2011, c’est le soir de la vague orange. Les trois circonscriptions électorales de la Mauricie passaient aux mains du NPD, comme 56 autres circonscriptions au Québec. L’histoire de la candidate dans Berthier-Maskinongé, Ruth Ellen Brosseau, avait fait rigoler tout le Québec: la jeune femme alors assistante-gérante dans un pub d’Ottawa, n’avait pas fait campagne, n’avait en fait jamais mis les pieds dans cette circonscription et avait même passé quelques jours à Las Vegas pour célébrer son anniversaire avec des amis, à une semaine de l’élection. Qu’à cela ne tienne: elle a battu le député bloquiste de l’époque, Guy André, par près de 6000 voix.

Bien des candidats poteaux ont eu la surprise d’être élus dans cette vague néo-démocrate. Mais Ruth Ellen Brosseau était déjà la plus connue et la moins visible.

Le NPD a dû gérer les communications et protéger cette nouvelle élue des médias qui l’attendaient de pied ferme. Toute la semaine, on avait talonné le NPD pour une entrevue, comme tous les autres médias on s’en doute bien.

Le 6 mai, en toute fin de journée, Ruth Ellen Brosseau accorde sa toute première entrevue au Nouvelliste, vu que c’est le quotidien local qui dessert une bonne partie de sa circonscription. Une entrevue encadrée, où on entendait presque le bruit que l’on fait quand on feuillette un document dans lequel se trouvaient sans doute des éléments de réponses déjà préparés. Une entrevue presque surréaliste au cours de laquelle on entendait des chuchotements de professionnels de la communication qui l’entouraient pour ce grand plongeon médiatique. Une entrevue marquée, à un moment précis, par un long silence de vingt-sept secondes. Au téléphone, c’est une éternité.

On m’avait informé que je pouvais poser mes questions en français mais qu’il était probable que les réponses allaient être en anglais. Finalement, toute l’entrevue s’était déroulée en anglais tellement la nouvelle députée avait de la difficulté à s’exprimer en français. Ça n’avait rien à voir avec son aisance des dernières années.

L’entrevue avait duré une vingtaine de minutes. Pas de grandes révélations, mais une entrevue honnête et surtout attendue. Le personnage sortait enfin de l’ombre.

J’avais mis plusieurs heures à écrire ce long texte de 1400 mots, repris par La Presse et par les autres journaux de Gesca à l’époque. En plus de la contrainte de l’heure de tombée, la rédaction de ce texte représentait un réel défi puisqu’il était important de bien traduire en mots l’ambiance et le contexte très particuliers dans lesquels l’entrevue s’est réalisée. Le lendemain, les autres médias citaient de larges extraits de l’entrevue. Le clip audio de l’entrevue intégrale avait fait exploser les clics sur le site web du journal. Dans ma boîte de courriels, des dizaines de messages de partout. Des félicitations, principalement. Et plusieurs provenant de personnes que je ne connaissais pas. Le plus surprenant: un message de Tom Kent, un des patrons de l’Associated Press à New York, qui trouvait toute cette histoire fascinante.

L’entrevue avec Ruth Ellen Brosseau a été une des belles exclusivités que j’ai eu l’honneur de traiter au cours des vingt-cinq dernières années.

Et si je disais d’entrée de jeu que j’avais l’impression d’être redevable à la principale intéressée, c’est parce que c’est cette entrevue qui m’a valu, sept mois plus tard, le Prix Judith-Jasmin dans la catégorie des nouvelles provenant de médias locaux et régionaux. C’est un honneur que j’ai reçu humblement parce qu’à la base de cette histoire, il y avait une mère monoparentale, assistante-gérante d’un pub universitaire, qui a un jour accepté qu’on mette sa face sur des poteaux pour qu’un parti puisse avoir des candidats partout.

Ruth Ellen Brosseau est par la suite devenue, à force de travail acharné et d’une volonté ferme de servir la population de Berthier-Maskinongé, une formidable députée appréciée de tous. Une députée qu’une autre vague aura détrônée, mais qui s’est enracinée dans le coeur de bien des citoyens, mais aussi dans la région qui lui avait fait toute une surprise, un soir de mai 2011.