Alain Turcotte, président-éditeur Le Nouvelliste

Vers le 100e: la coïncidence et le destin

Les centenaires ont toujours droit à une fête. Et de façon générale, ça implique beaucoup de monde. C’est un événement qui nécessite des mois de préparation compte tenu du nombre de générations impliquées. On crée des albums photos, on rédige des hommages et on crée une mise en scène pour que l’anniversaire soit couronné de succès.

Quand on y songe, la démarche n’est pas si différente pour une entreprise. Dans les faits, on planifie les festivités tout en espérant qu’aucune anicroche ne survienne en cours de route.

Il est rare qu’un journal fête ses 100 ans. Au Nouvelliste, ça fait un bout de temps déjà que les membres de l’équipe se projettent au 30 octobre 2020 et à l’année qui précède cette date. Quelle occasion unique de célébrer en grand!

Et pourtant.

Notre journal a vécu un choc immense, le 19 août dernier, lorsque le Groupe Capitales Médias a été contraint de recourir à la Loi sur la faillite et l’insolvabilité. Pas question ici de faire semblant. Depuis plusieurs semaines, nous sommes plongés dans une aventure dont on aurait pu se passer.

Heureusement, la déprime des premiers jours a fait place à un vent d’espoir. D’abord, par l’extraordinaire mobilisation du public exprimée le 4 septembre au Musée Pop. Ensuite, par une campagne visant à soutenir l’information de qualité et une autre invitant le public à s’associer à une future coopérative de solidarité.

Toutes ces manifestations ne visent qu’un objectif, celui de permettre au Nouvelliste de demeurer au cœur de l’actualité régionale.

L’année du centenaire du Nouvelliste débute donc aujourd’hui pour se terminer avec la journée d’anniversaire proprement dite, soit le 30 octobre 2020. N’empêche, c’est une curieuse coïncidence d’amorcer une année historique alors que l’avenir du quotidien régional est lui-même au cœur de l’actualité.

Mais quoi qu’il advienne, ce numéro spécial constitue une entrée en matière incontournable. Et pour le démontrer, nous avons recueilli de nombreux témoignages auprès de gens pour qui Le Nouvelliste revêt une signification particulière. De personnalités de la région bien sûr, mais aussi de nos journalistes qui racontent des anecdotes, expériences ou faits marquants vécus au fil de leur carrière.

La richesse du métier de journaliste, c’est de pouvoir vivre les événements sur la ligne de front. C’est aussi d’avoir la chance de rencontrer des gens qui, connus ou pas, peuvent soudainement se retrouver dans l’actualité. Nos reporters ont tous vécu des moments marquants dans leur carrière. Et ce n’est pas fini.

J’ai été journaliste avant d’être gestionnaire. J’ai évoqué dans un paragraphe précédent la malheureuse coïncidence de voir Le Nouvelliste amorcer son année du centenaire dans un environnement préoccupant. Mais d’autres situations relèvent davantage du destin. J’en ai vécu une absolument inoubliable il y a 35 ans.

Été 1984. Les festivités entourant le 350e anniversaire de Trois-Rivières battent leur plein. Pour l’occasion, la ville est l’hôtesse de plusieurs championnats canadiens, dont celui du baseball junior. Les Aigles sont déjà dans une classe à part avant d’entreprendre le tournoi. Ils cumulent une fiche de 37 victoires contre une seule défaite! Rien ne leur résiste, et ce, en dépit de l’absence de leur lanceur étoile pendant toute la saison.

Ce lanceur, c’est Alain Lesage. Dès le début du camp d’entraînement en gymnase en mars, le jeune homme ressent des malaises au dos. Au départ, on soupçonne une mononucléose, mais des tests allaient plus tard révéler qu’il était atteint d’un cancer.

Je suis allé le rencontrer à son domicile de Louiseville une semaine avant le début du championnat canadien. Visiblement très mal en point, le jeune homme de 21 ans vivait néanmoins d’espoir et regrettait surtout de ne pas être avec ses coéquipiers. «Ce qui me fait le plus mal, disait-il, c’est de ne plus jouer au baseball.» D’ailleurs, il avait accepté volontiers de revêtir l’uniforme des Aigles pour illustrer le reportage.

Alain Lesage rêvait de participer au championnat canadien. À défaut de pouvoir prêter main-forte à ses coéquipiers, il espérait assister à au moins un match.

Mon reportage a été publié le samedi 25 août sur deux pages. Le choc a été ressenti partout. Alain Lesage est devenu un symbole pour ses coéquipiers.

Le lendemain soir, les Aigles disputaient la grande finale. Une victoire sans équivoque contre les représentants de la Colombie-Britannique. Les joueurs ignoraient à ce moment-là que leur coéquipier avait rendu l’âme le matin même.

Ils ont appris la triste nouvelle immédiatement après leur conquête. Leurs célébrations ont alors fait place à une immense tristesse lorsque le frère d’Alain Lesage est lui-même venu les informer de la situation. Toutes les précautions avaient été prises durant la journée pour que les joueurs ne soient pas informés du décès de leur coéquipier.

La scène des joueurs des Aigles en larmes, accroupis sur le monticule alors qu’ils venaient d’être consacrés champions canadiens, comportait quelque chose d’irréel. On avait tous l’impression d’être plongés dans un film où le héros, Alain Lesage, quelque part entre ciel et terre, fait ressentir sa présence pour une ultime fois dans le stade.

Cette fois-ci, ce n’était certainement pas une coïncidence, mais l’œuvre du destin.