Jean Chrétien ne manque pas d’humour comme le démontre cette photo prise en 2010.

Vers le 100e: Jean Chrétien… et pourtant !

Quand il s’est présenté à son local de la 5e à Shawinigan, le soir du 25 octobre 1993, acclamé par des électeurs en délire après s’être difficilement frayé un chemin à travers eux pour prononcer son discours de victoire, Jean Chrétien n’était pas peu fier de son succès.

Il redevenait député de Saint-Maurice et en même temps, premier ministre du Canada.

Mais avant d’amorcer ses remerciements à ses électeurs et de commencer son discours à la nation, Jean Chrétien, avec un large sourire ironique, avait brandi dans ses mains deux journaux : Le Nouvelliste et La Presse. Et plus il les agitait pour bien les faire voir, plus la foule de ses supporteurs lui répondait avec des cris d’enthousiasme, poings en l’air.

C’est que dans les jours précédents le scrutin, Le Nouvelliste avait publié un sondage qui lui prédisait la défaite. Le sondage avait été repris dans La Presse.

Mais les résultats du scrutin, avec plus de 54 pour cent des votes et une forte majorité de 7000 voix, avaient puissamment fait mentir les prévisions des sondeurs dont il exhibait leur erreur. Shawinigan aimait toujours son «P’tit gars».

Jean Chrétien ne prononça pas un seul mot de reproche au Nouvelliste. Il se contenta seulement d’envoyer un petit billet sarcastique à son gendre André Desmarais, propriétaire des deux journaux, pour le «remercier pour le support qu’il lui avait apporté» dans sa campagne.

Quand on connaît son tempérament bouillant et toujours partant pour une joute guerrière, on peut s’étonner qu’il n’ait jamais eu le réflexe de se plaindre du Nouvelliste pour un texte, une critique ou une analyse qui n’ait pas été à son avantage.

À travers douze campagnes électorales victorieuses, dont onze dans Saint-Maurice et une trentaine d’années comme député de cette circonscription mauricienne, ce ne sont pas les occasions qui lui auraient manqué de se plaindre de son traitement dans le journal. Car il a eu sa large part de critiques, parfois très dures.

Jean et Aline Chrétien

«Jamais je ne me suis plaint au Nouvelliste. Pourtant, des fois, j’aurais eu raison en maudit de le faire. Les journalistes, je leur ai toujours laissé faire leur job. Je leur ai fait faire bien des nouvelles. S’il y en a un qui me traitait d’imbécile, je lui suggérais seulement de faire un dépôt de 200$ et de soumettre sa candidature.»

«Si t’es pas content, reprend-t-il, tu le leur dis. Moi, leurs commentaires, ça ne m’a jamais empêché de dormir.»

Quant à sa tête politique, il faut reconnaître qu’elle a toujours fait le bonheur de nos caricaturistes. Comme il constituait une excellente matière première pour ceux-ci, Jean Chrétien a été plutôt gâté à cet égard. On ne compte plus les moqueries à son endroit et les exagérations faites de son visage auxquelles les caricaturistes du Nouvelliste, comme ceux d’autres journaux, ne pouvaient résister.

Pourtant, il assure ne pas garder de mauvais souvenirs. N’empêche qu’il reprendra une vieille boutade: «J’ai peut-être la bouche croche, j’ai pas la tête croche»… avant d’ajouter: «Comme toi.» C’est sa meilleure réplique aux journalistes qui poussaient, à son avis, un peu trop loin la critique ou la mauvaise foi à son endroit.

Élu pour la première fois en 1963, il a toujours été un lecteur assidu du Nouvelliste. C’était important de bien suivre l’actualité de son patelin et de ne rien manquer d’important.

Bien sûr, avant l’arrivée de l’édition numérique, comme il était plus souvent à Ottawa ou ailleurs dans le pays que dans sa circonscription, il ne pouvait lui-même tourner chaque jour les pages du journal. C’est le personnel de son bureau de comté qui le scrutait pour lui au quotidien et qui lui signalait tout ce qui pouvait l’intéresser. Il voulait bien sûr être au courant de tout.

Même si on n’était pas toujours très gentil avec lui, il ne lui est jamais venu à l’idée de sauter sur le téléphone pour engueuler sévèrement un journaliste. «Ça fait partie de la démocratie. Pour moi, Le Nouvelliste sentait bien la population. C’est nécessaire un journal. On le constate, autrement, sur d’autres réseaux où il y a trop de fausses nouvelles aujourd’hui.»

S’il a bien résisté à la tentation de sermonner les journalistes du Nouvelliste, il a toujours été d’une grande disponibilité pour eux, en leur accordant facilement des entrevues ou les invitant même à l’occasion à Ottawa ou au 24 Sussex, comme à sa résidence des Piles.

Quand il recevait un journaliste de sa région, le scénario était à peu près toujours le même. Il se ménageait du temps. Au bout d’une demi-heure, il mettait fin à l’entrevue officielle. «Ferme ta machine», disait-il, en montrant l’enregistreuse.

C’était parce qu’il était impatient d’entamer, «off the record», ce qu’il appréciait par dessus tout : un interminable échange sans filtre sur tout ce qui se passait dans son coin de pays. Comme s’il avait son Nouvelliste en exclusivité. Il devenait insatiable et un vrai «P’tit gars» de Shawinigan.