Vers le 100e: De toutes les couleurs

«Tu dois en voir de toutes les couleurs au palais de justice». Ce commentaire, je l’entends souvent. Je suis journaliste depuis 27 ans, dont au moins 15 ans aux faits divers, et les neuf dernières années au judiciaire. Alors oui, j’en ai vu de toutes les couleurs. Quant à trouver l’épisode le plus marquant: l’exercice est impossible tant chaque drame humain est unique.

J’ai vu des enfants et des adultes, raconter péniblement, en pleurant, comment ils ont été abusés, violés, maltraités, battus, abandonnés, délestés de leur dignité et marqués au fer rouge par ceux qu’ils aimaient.

J’ai vu aussi les agresseurs, pédophiles et pères incestueux affirmer que ce sont eux les victimes du système et pleurer pour ce qu’ils devront désormais subir en prison en oubliant ce qu’ils ont fait subir.

J’ai aussi vu des mères prendre le parti de l’abuseur et rejeter leur enfant par peur d’être rejetées elles aussi par le manipulateur qui partage leur vie.

La déresponsabilisation, je l’ai vue dans ces chauffards qui ont fauché des vies pour quelques verres de trop et j’ai tremblé en entendant les pleurs, la colère et l’incompréhension des familles, dont celle de Katherine Beaulieu, cette jeune femme qui a croisé le chemin d’Irina Mysliakovskaia sur l’autoroute 55 en mai 2010.

J’ai aussi été témoin de l’arrogance et de la désinvolture d’un Sylvain Boies, qui, sourire aux lèvres, a jeté le blâme sur les policiers alors que c’est lui qui, après une soirée bien arrosée, avait volé un véhicule de police et tué deux jeunes dans un face-à-face sur l’autoroute.

J’ai vu des meurtriers comme Kaven Sirois et Cédric Bouchard baisser les yeux en croisant le regard des familles qu’ils ont anéanties pour avoir assassiné sans raison et avec un sang-froid improbable trois jeunes un matin de février 2014.

J’ai retenu mon souffle en écoutant le témoignage de ces mêmes familles raconter avec une résilience hors du commun les conséquences de ces abominables crimes sur leur vie.

J’ai eu de la difficulté à écrire mes textes après avoir écouté l’appel logé aux policiers par les victimes de la rue Sicard tout juste avant qu’elles ne soient abattues froidement.

J’ai aussi été confrontée aux cris de la fille de Jean-Guy Frigon qui implorait de l’aide au 911, tout juste après que son père soit la cible d’Yvan Branconnier et de Solange Alarie dans les bois.

J’ai vu l’inexplicable dans le regard d’assassins comme Alain Piché, Sylvain Duquette et Patrick Lavoie.

J’ai vu aussi des policiers pleurer comme des bébés en racontant les drames dont ils ont été témoins et d’autres être incapables de retenir leur colère devant les «injustices» du système.

Depuis quelques années, j’ai vu la misère humaine et les problèmes de santé mentale s’aggraver au rythme des speeds et drogues dures dont certains s’abreuvent.

Et tout dernièrement, j’ai écouté le récit de meurtres dont la monstruosité dépasse l’entendement dans l’affaire d’un suspect, René Kègle.

Alors oui, j’ai fait des cauchemars, j’ai eu peur, j’ai pleuré, j’ai ragé, j’ai été déçue par la nature humaine et j’y ai perdu beaucoup d’illusions.

Heureusement, il y a encore des victoires et des réussites, des reprises en main, des exemples de réinsertion sociale, des gens qui se battent à tous les jours pour que justice soit rendue, des criminels qui prennent le chemin de la prison, d’autres qui réalisent le tort qu’ils ont causé et des victimes qui quittent le palais de justice le coeur léger parce que le tribunal a cru à l’objet de leur souffrance.