Vers le 100e: Comme un saut dans le vide

Août 1988. J’ai 19 ans. Quelques semaines encore et je tournerai la page sur mon deuxième et dernier été de stage au Nouvelliste. Mais avant, j’ai l’idée soudaine de me lancer dans le vide.

«Je pourrais sauter en parachute et raconter mon expérience?»

Je me revois, affichant un air faussement assuré dans le bureau du directeur de l’information de l’époque. Je n’ai jamais compris ce qui m’était passé par la tête en lui faisant pareille proposition d’article. Parions qu’avant de quitter cet emploi de rêve pour l’étudiante en journalisme que j’étais, j’ai voulu laisser l’impression d’une fille qui n’avait pas froid aux yeux alors qu’en réalité, j’avais déjà les mains moites.

Je n’ai jamais aimé les hauteurs. La sensation de vide sous mes pieds me donne le vertige. Bizarrement, j’ai un plaisir fou dans les montagnes russes filant à vive allure, mais au sommet de la grande roue qui tourne lentement, j’ai les jambes en coton.

Le patron a dit oui à ma suggestion et n’osant plus reculer, j’ai sauté. À 9000 pieds d’altitude et en tandem. L’instructeur avait le parachute fixé dans son dos. Attachée à lui, j’ai activé la manette pour nous deux qui descendions en chute libre à 180 kilomètres à l’heure. Complètement fou.

Lorsque la voilure s’est déployée comme les ailes d’un oiseau en vol plané, j’ai eu le souffle coupé. Littéralement. Du haut des airs, j’ai poussé des oh! et des ha! en contemplant l’horizon. Quelques minutes plus tard, je posais les pieds au sol avec un sourire vissé aux lèvres et un sentiment de confiance renouvelé.

J’ai réalisé deux rêves ce jour-là. Sauter en parachute et partager ce moment exaltant dans les pages du Nouvelliste que je n’ai plus jamais quitté.

Depuis une dizaine d’années, j’ai le privilège de signer des textes sur la vie des uns et des autres. Ce sont des gens ordinaires qui ne réalisent pas toujours à quel point leur parcours est riche d’enseignements.

Mes chroniques ne sont pas nécessairement collées à l’actualité. J’aime dire que je raconte l’histoire derrière l’histoire. Une source inépuisable d’inspiration.

Je vais aux nouvelles de ceux et celles qui oeuvrent dans l’ombre, qui traversent la maladie, qui ont une cause à défendre, qui ont réussi un exploit, qui se savent en fin de vie, qui se dévouent pour autrui, qui ont été confrontés à l’horreur, qui dénoncent l’injustice, qui ont mené à terme un projet que tous croyaient irréalisable, qui sont éprouvés par le deuil, qui ont appris d’une erreur du passé, qui ont tout quitté là-bas pour recommencer ici, qui ont touché le fond, qui renaissent, qui partent à l’aventure sans but précis, qui ont surmonté l’échec, qui veulent briser l’isolement, qui repoussent leurs limites, qui combattent les préjugés, qui ont survécu à la guerre, qui cultivent l’art de s’émerveiller, qui se distinguent par leur différence, qui aiment sans compter, qui pardonnent pour être en paix, qui osent se remettre en question, qui…

Il y a autant de personnes que d’entrevues, de sujets et de propos percutants, pertinents et essentiels. En se racontant avec autant de générosité, tous ces humains, jeunes et moins jeunes, nous permettent de réfléchir sur notre propre vie et de nous pencher sur la société dans laquelle on vit.

Plusieurs rencontres ont marqué à jamais la journaliste, mais avant tout la femme, la mère, la fille, la soeur et l’amie que je suis. Écrire sur la vie des autres, c’est également écrire pour soi…

Cent fois merci à tous ces gens qui acceptent de se lancer dans le vide avec moi.