Jean-Marc Beaudoin en pleine entrevue avec Jean et Aline Chrétien au début des années 2000.

Vers le 100e: Ces rédactions bruyantes et enfumées

«Je vous parle d’un temps, que les moins de vingt ans, ne peuvent pas connaître…»

Il ne serait vraiment pas inapproprié dans les circonstances de fredonner la célèbre chanson d’Aznavour… et de la poursuivre en ajoutant «Le Nouvelliste en ce temps-là…»

Le journal était encore au plomb.

On me demande de relater un moment marquant de ma carrière au Nouvelliste, parce qu’il va devenir centenaire.

C’est curieux, mais comme j’y ai rapporté mes premières nouvelles alors qu’il approchait de sa cinquantaine et, étant un tout jeune homme, que je le trouvais déjà d’un âge plutôt vénérable, choisir parmi tout ce qui allait marquer pendant le demi-siècle suivant l’actualité, un élément en particulier, relève pour moi de l’impuissance.

J’abdique devant la lourdeur de la tâche ou de l’injustice inhérente à n’importe quel choix que je pourrais privilégier au détriment d’un autre.

Quand on a traversé une quinzaine de campagnes fédérales, une douzaine d’élections générales au Québec, plus deux référendums, sans compter les élections municipales dans la région, parce que ça ne se compte presque plus, et couvert tous les hauts et les bas de la vie régionale, n’importe quel choix serait cruel et injuste.

Concédons peut-être que pour leur signification dans l’histoire et les niveaux d’émotivité qu’elles ont générés, l’élection-surprise du Parti québécois en 1976 et le référendum de 1980 laissent des souvenirs forts et précis. L’élection du PQ parce qu’elle symbolisait la nouvelle affirmation d’un Québec plus sûr de lui, d’un Québec plus maître de lui et le référendum de 1980, parce que c’était la première fois que le Québec pouvait se prononcer sur son destin.

Parce que, dans les deux cas, il s’est agi de rendez-vous, réussis ou ratés, chacun jugera, d’un Québec qui était tout jeune.

Pour un journaliste, suivre les activités de ces deux campagnes fiévreuses et en rendre compte façonnent de grands souvenirs sur le plan professionnel.

Le monde était en train de changer, et le journal dans lequel j’écrivais, aussi. Et c’était pour le mieux.

Ce qui n’empêche pas qu’on puisse avoir une certaine nostalgie de ce passé.

Je suis entré au Nouvelliste un jeudi. La veille, alors qu’il me confirmait qu’il me faisait une place dans son équipe, j’avais suggéré à J-René Ferron, le patron de la rédaction, d’entrer au travail le lundi suivant.

«Pourquoi pas demain matin ?», m’a-t-il répliqué avec fermeté. La salle de rédaction avait besoin d’un urgent renfort.

Le gouvernement du Québec venait de créer Communication Québec et pour parvenir à réunir le personnel requis, il avait entrepris d’écumer les salles de rédaction du Québec qui tentaient sans succès de compenser en se maraudant les unes les autres.

Il n’y avait pas encore de formation universitaire en communication et encore moins collégiale puisque les Cégeps n’existaient pas. Ce qui faisait que certains prétendaient volontiers que les journalistes n’étaient que des ratés du cours classique.

Ce qui n’était pas totalement faux, pour bon nombre d’entre eux. Comme on dira qu’ils avaient tendance à avoir la bouteille facile.

Il faut savoir qu’à cette époque, quand une organisation convoquait une conférence de presse, il y avait comme une règle non écrite qu’on ne pouvait «recevoir» les journalistes sans prévoir quelques bouchées et un petit bar.

Fréquenter les bars, c’était même un peu conseillé par les patrons. Il n’y avait pas, comme on voit partout aujourd’hui, des responsables de communications ou des relationnistes pour diffuser de l’information et répondre aux besoins des journalistes.

Alors, le bon truc pour savoir ce qui se passe ou se prépare dans la ville, rapporter des scoops, c’était de côtoyer le plus de gens possible et les bars étaient un endroit très indiqués pour y arriver.

C’était ça faire du journalisme de terrain.

Rassurons-nous, cela n’a pas duré longtemps et les organisations l’ont rapidement compris quand elles constatèrent qu’elles restaient aux prises avec leurs sandwichs, leurs biscuits et leurs bouteilles de fort, les journalistes les ignorant de plus en plus, par mentalité nouvelle et pour affirmer leur indépendance à tous égards.

On se préparait à sortir du plomb dans les journaux, mais en même temps d’une atmosphère de salle de nouvelles dont on peut, pour les rares qui peuvent s’en rappeler, entretenir une certaine nostalgie.

Il fallait évidemment vivre ce qu’était une salle de rédaction, comme celle du Nouvelliste, sur la rue Saint-Georges, quand, en fin d’après-midi, une vingtaine de journalistes piochaient en même temps sur les touches de leur Royale ou de leur Underwood.

Sans oublier qu’on se criait, bord en bord de la salle, des compléments d’informations ou des commentaires, qu’on répondait aux interrogations des patrons pressés de dresser leurs priorités dans le journal du lendemain, que les téléphones résonnaient, et que s’ouvrait la porte de la salle des téléscripteurs avec son crépitement caractéristique.

Un univers de décibels peut-être, dans cette salle surpeuplée, comme l’étaient la plupart des rédactions de journaux, emboucanées bien sûr par les volutes abondantes de fumées de cigarettes, mais beaucoup aussi de cigares et de pipes, car c’était le look intello de l’époque.

Il y avait de l’ambiance.

Quand les écrans cathodiques, précurseurs des puissants ordinateurs actuels, ont été branchés, les salles de rédaction sont devenues presque feutrées et… désenfumées. Et le pot de plomb que l’on fondait dans l’atelier de production pour former les caractères d’imprimerie a été éteint, remplacé par de puissants cerveaux électroniques.

On peut avoir de beaux souvenirs de cette époque, le plaisir de l’avoir vécu, mais avec les moyens modernes pour faire enquête et réunir l’information nécessaire, aucun journaliste ne voudrait revenir si loin en arrière.

Ce qui n’empêche pas qu’on puisse parler d’un temps que les moins de vingt ans…