Jean-Marc Beaudoin
Le Nouvelliste
Jean-Marc Beaudoin
Après avoir attrapé par le cou le manifestant Bill Clennett, le premier ministre Jean Chrétien se faisait régulièrement demander dans les soirées mondaines, par des dames en robe de soirée et des hommes en smoking, à recevoir un «Shawinigan Handshake». Cette fois-ci, il l’avait servi à notre journaliste, au lac des Piles, avec une certaine conviction.
Après avoir attrapé par le cou le manifestant Bill Clennett, le premier ministre Jean Chrétien se faisait régulièrement demander dans les soirées mondaines, par des dames en robe de soirée et des hommes en smoking, à recevoir un «Shawinigan Handshake». Cette fois-ci, il l’avait servi à notre journaliste, au lac des Piles, avec une certaine conviction.

Ce compagnon d’armes centenaire

CHRONIQUE / À mon arrivée au Nouvelliste, le journal n’était pas loin de célébrer son cinquantième anniversaire.

C’était déjà une institution.

Il faut dire que, fondé au début de ce qu’on appellera les Années folles, Le Nouvelliste avait dû par la suite traverser de grandes, mais aussi dures périodes.

Il avait survécu à la pire crise économique du 20e siècle, la Grande Dépression des années 30, suivie de la Deuxième Guerre mondiale, avec tout ce que ça exigea de douleurs et de sacrifices, avant de pouvoir s’associer au grand élan socio-économique de l’après-guerre et d’accomplir, comme l’ensemble de la population, les premiers pas d’une révolution qui était peut-être dite tranquille, mais qui allait mettre le Québec à l’heure du monde.

Le Nouvelliste avait aussi assisté, en s’y collant de près, à l’ouverture vers le nord d’une région qui sera la Mauricie, à l’industrialisation fulgurante de celle-ci, à la faveur de la transformation en bois d’œuvre et en papier de sa forêt et de son offre unique en énergie hydroélectrique abondante et bon marché.

Tout cela accompagné d’une véritable explosion démographique et d’une montée du niveau de vie de ses citoyens générée par la grande industrie, au point qu’au début des années 1960, la ville de Shawinigan affichait le salaire industriel le plus élevé au Canada.

Mais à l’approche d’un honorable demi-siècle d’information, Le Nouvelliste en imposait aussi dans le domaine des journaux en raison d’une imbrication unique avec son milieu.

Non seulement son tirage quotidien par rapport à la population qu’il desservait faisait-il l’objet d’envie dans le milieu des journaux, mais son taux de pénétration, c’est-à-dire le nombre de portes où il était livré chaque matin, était tel qu’on se demandait qui n’y était pas abonné.

Le Nouvelliste affichait le taux de pénétration le plus élevé de tous les journaux du Canada et, certains ont prétendu, même des États-Unis.

Or, comme derrière chaque porte habitait généralement une famille nombreuse, son lectorat était aussi hors normes. Quand quelqu’un lisait un journal, quel qu’il soit, où qu’il soit, on disait qu’il lit son Nouvelliste.

Alors imaginez, malgré toute la témérité et les excès de confiance inhérents à la jeunesse, que pour un jeune journaliste dans la vingtaine fraîche, il fallait bien laisser tomber quelques prétentions.

Le Nouvelliste avait fait ses preuves bien avant soi, on se référait à de grands noms qui y avaient collaboré dans le passé et il se trouvait toujours dans la salle de rédaction des vétérans qui impressionnaient, qu’on identifiait comme chevronnés, comme Fernand Gagnon, Jacques Jess Laberge, André Pellerin, les Héroux, Hector le père et Claude, le fils, des sommités aux sports comme Claude Mongrain et Gaston Pépin, Sylvio Saint-Amant à l’édito ou Albert Bolduc, un correcteur qui aurait pu siéger à l’Académie française, tellement il maîtrisait sa langue.

Des gens remplis de bienveillance (et de compréhension) qui ont agi en mentors naturels. Ce qui était aussi bienvenu que probablement nécessaire.

Arrivé à ses 50 ans, Le Nouvelliste apparaissait en pleine maturité, solidement implanté dans son milieu.

La montée de la télévision, malgré quelques inquiétudes au début, n’avait en rien entamé son importance médiatique.

Alors qu’on aurait pu le croire au sommet, à ses limites de diffusion, le tirage du journal, le nombre de ses pages, son territoire de couverture avec l’ouverture du pont et en conséquence, sa salle de rédaction, allaient exploser.

C’est qu’avec le début des années 1970, on assistait aussi à l’arrivée dans la vie active des premiers baby-boomers.

Il fallait leur faire de la place, mais aussi construire des écoles, ajouter des universités, inventer les collèges d’enseignement général et professionnel, bâtir ou agrandir les hôpitaux, offrir de nouveaux services publics.

La nouvelle génération allait être plus instruite et beaucoup plus protégée socialement. Ce n’est pas à tort qu’on parlera de l’État-providence.

En même temps, il fallait ouvrir de nouveaux secteurs d’habitation, construire des maisons à la chaîne, les meubler, les équiper, nourrir cette population en croissance et lui fournir tout ce dont elle avait besoin... Cela faisait aussi beaucoup de nouvelles portes où déposer Le Nouvelliste.

On créera d’un coup 100 000 emplois et l’on verra pulluler les nouveaux commerces et services de toutes sortes et s’ériger un peu partout des centres commerciaux, ces nouveaux grands temples de la consommation.

La croissance de la population stimulera donc fortement les abonnements au Nouvelliste mais aussi les revenus publicitaires.

On pourrait qualifier de glorieuses, tant pour la société que pour Le Nouvelliste, les décennies des années 1970 et 1980.

Un contexte de prospérité qui procure de grands moyens au Nouvelliste pour accompagner et raconter cette société en grande ébullition. L’équipe de rédaction comptera alors plus d’une quarantaine de journalistes, sans compter les nombreux collaborateurs, pour couvrir un territoire qui du nord de La Tuque se rend sur la rive sud jusqu’à Victoriaville et Drummondville, englobant même un certain temps Joliette à l’ouest et une grande partie de Portneuf, à l’est. On a depuis un peu réduit, mais surtout fortement consolidé le territoire de rayonnement du Nouvelliste.

À travers les grands changements sociaux, il y avait aussi les grands changements politiques avec l’arrivée au pouvoir du Parti québécois qui incarne les nouvelles aspirations sociales, mais plus nationalistes que jamais des Québécois jusqu’à un premier référendum, celui de 1980, qui sera crève-cœur pour plusieurs. Celui de 1995, raté de peu, ne le sera pas moins.

Comme on s’en doute, Le Nouvelliste déploiera chaque fois de grands efforts pour informer sa communauté, en rapporter ses émotions, à les partager aussi.

Le courant souverainiste n’empêchera pas la montée en importance d’un p’tit gars de Shawinigan qui deviendra premier ministre du Canada et dont Le Nouvelliste suivra avec un intérêt certain la carrière politique.

En même temps que la société vit de grands bouleversements, Le Nouvelliste se transforme totalement sur le plan technique. L’impression au plomb, qui datait presque de Gutenberg, est remplacée par de puissants cerveaux électroniques et une presse offset d’une grande performance.

De leur côté, les journalistes cessent de piocher sur leurs bruyantes vieilles machines à écrire pour s’installer devant des écrans cathodiques.

Devenu trop coincé sur Saint-Georges, le journal intégrera son nouvel immeuble, blanc et noir, sur Bellefeuille.

Avec ce déménagement, c’est la grande entrée dans l’ère numérique qui culminera à ce qu’est devenu Le Nouvelliste d’aujourd’hui. Il y a un nouveau monde qui prend forme et le journal s’y fusionne avec succès, puisque son lectorat est encore une fois en croissance.

Il y a une chose qui n’a pas changé. Le Nouvelliste reste le reflet de sa communauté de laquelle il rend compte des réussites comme des mauvais coups du sort, avec laquelle il rit ou il pleure, avec laquelle il continue de faire communion d’émotion.